Les acteurs Rosana Blanco, Verónica Polo et Jesús Granda en train de jouer la micro-pièce 'Planes'. © CLAUDIO ÁLVAREZ

Le micro-théâtre ? 🧠 Un temps court et une jauge réduite pour une immersion totale.

Concept venu tout droit d’Espagne, l’idée est de traiter une thématique dans sa globalité à travers un ensemble de micro-pièces chacune écrite par des artistes différents. Une seule règle : respecter un équilibre entre le temps et l’espace. 15m² = 15 minutes de représentation = 15 spectateurs max.


1. Des lieux de culture alternatifs

Pour comprendre ce qu’est une micro-pièce, il faut se pencher sur les lieux dans lesquels elles sont jouées. Car au-delà du format qui se résume au principe de proportionnalité scénique mentionné plus haut, c’est tout un état d’esprit alternatif qui englobe le concept – et notamment une ancienne maison close madrilène dont on vous parle en fin d’article.

La façade du microtheatro à Madrid. crédit photo © microteatro.es

« L’idée était de faire une sorte de YouTube du théâtre »

C’est ainsi que Miguel Alcantud, artiste à l’origine de l’idée, décrit les micro-théâtres. Ces salles de spectacles dédiées aux micro-pièces s’apparentent à la plateforme YouTube de par l’exercice de programmation artistique qu’elles proposent. Chaque mois, un thème est choisi par l’équipe de production et à partir de là en découle tout un panel de micro-pièces exprimant chacune une vision différente du sujet traité.

Le spectateur fait ainsi l’expérience de plusieurs points de vue et d’univers artistiques différents. Une œuvre lui plaît, une autre le dérange, tandis qu’une dernière le fait sourire. Tel est l’objectif de base du micro-théâtre, que les gens puissent avoir une vision globale de la thématique abordée. Et en moins de 15 minutes par pièce, on ne risque pas de décrocher. Le temps d’attention reste optimal.

2. Un format « micro » pour une flexibilité totale

L’analogie avec YouTube se précise lorsqu’on s’intéresse à la dynamique de diffusion de ces lieux de culture. Ils donnent une réelle liberté de choix au spectateur en le laissant se créer un « menu » personnalisé, un peu comme lorsque l’on picore du contenu sur YouTube. Cette vidéo m’intéresse, du coup je vais en chercher d’autres sur le même sujet et puis finalement je passe 2h à découvrir des contenus auxquels je ne me serais sûrement jamais intéressé autrement.

Toutes les micro-pièces sont jouées en boucle et simultanément au cours de la journée/soirée dans les dizaines de salles du théâtre. On choisit donc soi même les représentations auxquelles on souhaite assister en cours de route en fonction de ses envies, de son ressenti. On peut imaginer qu’entre deux RDV on vienne boire une bière assortie de quelques nachos (les micro-théâtres ont pour îlot central un bar) et voir une seule pièce si on le souhaite.

Et c’est justement sur ce point précis que les micro-théâtres font la différence auprès du public néophyte plus jeune. La dimension « sans engagement » ou « sans attache » étant l’un des piliers des modes de consommation des générations Y et Z, ils s’approprient plus aisément les spectacles.

3. Une proximité qui brise les aprioris liés au théâtre

En étayant l’analyse, on comprend que le succès des micro-théâtres en Espagne fait écho à leurs rôles de démocratisation de la culture auprès des publics qui fréquentent d’habitude peu les planches. On peut y faire l’expérience du théâtre en dehors des scènes plus conventionnelles et ainsi contourner les écueils qui nous auraient découragés en amont comme le prix (une micro-pièce coûte 4 euros en moyenne et des tarifs dégressifs sont proposés en fonction du volume), le cadre perçu comme rigide ou encore la durée de représentation.

« Redécouvrir que le théâtre est une chose divertissante qui peut réellement provoquer des émotions en seulement 15 minutes. »

C’est notamment ce format réduit, beaucoup plus intimiste qui met en confiance. C’est un peu comme aller au cinéma, on n’y craint pas le jugement des autres. On peut s’y rendre détendu. Et pour une première expérience c’est moins angoissant – c’est le cas d’une grande partie du public du micro-théâtre. Encore plus pour celles et ceux qui ont été littéralement dégoûtés du théâtre lors de leurs parcours scolaire avec ces œuvres interminables et parfois traumatisantes. Qui n’a jamais songé à filer en douce au moment de l’entracte car il ne sentait pas dans son élément ?

4. Un pont vers des formes plus traditionnelles de théâtre

La proximité avec les acteurs plonge littéralement le public au cœur du spectacle vivant, il n’y a plus de rapport privilégié mais uniquement du respect. On désacralise le rapport à l’art pour se concentrer sur ses émotions. On passe réellement un bon moment. Si bien que la majorité des nouveaux spectateurs se tournerait vers des formes de théâtres plus conventionnelles après être passé dans un micro-théâtre détaille le metteur en scène. Et là l’objectif de démocratisation est atteint.

Programmation du microteatro de Madrid d’octobre à janvier 2020

5. Des scènes accessibles aussi aux artistes qui débutent

Les micro-théâtres se veulent tremplin pour jeunes artistes en leur donnant l’opportunité de se produire sur scène. Chaque mois, des compagnies artistiques ou encore des collectifs envoient leurs propositions de micro-pièces à l’équipe de production. Les meilleures sont programmées pour le mois aux côtés des œuvres des pros. L’idée pour le microteatro est d’offrir un lieu sérieux et exigeant où jouer sa première œuvre devant un public ou encore de s’essayer concrètement au travail d’auteur et metteur en scène.

C’est ce mélange de professionnels et débutants qui fait l’originalité de programmation des micro-théâtres. « Chacun donne à l’autre un peu de ce qui lui manque. L’un a le rêve, l’autre l’expérience » conclut Alcantud dans un reportage tourné à l’occasion du 5ème anniversaire du microteatro.

L’origine du concept

C’est pendant la crise économique de 2009 que le dramaturge et cinéaste espagnol Miguel Alcantud a eu l’idée de créer une forme courte de théâtre avec comme fer de lance créativité et révolution sociale. Plus de budget alloué à la culture ? Aucun soucis, on va créer quelque chose de mieux encore. Il fallait juste un déclencheur créatif, une idée. Dans ce cas une maison close abandonnée en plein Madrid.

Tout commence dans un ancien bordel abandonné

C’est là que Miguel Alcantud entre en jeu. Alors qu’il tombe par hasard sur une ancienne maison close sur le point d’être démolie au centre-ville de Madrid rue Ballesta (réputée pour avoir été un hub de la prostitution illégal sous Franco), il a un gros coup de cœur artistique pour ce bâtiment atypique. Vous voyez, ce genre de révélation créative où vous vous dites « il faut absolument imaginer quelque chose dans ce lieu, je ne sais pas encore mais je vais trouver . » Ca mijote et puis d’un coup l’idée arrive.

Et on peut le comprendre, la nature théâtrale du bâtiment à travers son histoire mais aussi de part son agencement original constitué de nombreux petits espaces, 10 chambres au total dont deux salles de bains et une cuisine, donne matière à créer. Il en est donc arrivé à l’idée d’écrire 13 œuvres distinctes, une par pièce de la maison, qui toutes traiteraient de prostitution. Elles devraient par ailleurs toutes être jouées simultanément et en boucle pour qu’un maximum de personne puisse y assister.

Enfin, les pièces devraient durer 15 minutes maximum, pour un public de 15 personnes maximum dans un espace de 15 mètres carrés (ou moins en fonction de la taille de la pièce en question). Le rapport de proportionnalité tient donc son origine de la dimension des chambres de la maison close.

Un succès populaire à l’origine du Microteatro de Madrid

Le dramaturge réunit alors une douzaine d’auteurs, acteurs, metteurs en scène et producteurs pour finaliser le projet et transformer l’ancien bordel en un espace de théâtre éphémère avant que celui-ci ne soit définitivement détruit. Baptisé microteatro por dinero (« micro-théâtre pour l’argent » en référence aux transactions des prostitués), l’événement rencontre un énorme succès. Des files de plus de 200 personnes se sont formées les premiers jours et au lieu de durer deux semaines, les représentations ont été prolongées pendant plus d’un mois. Et on n’en doute pas. Avec un tarif de 1 euros la micro-pièce le tout dans un cadre original et en pleine crise économico sociale, l’engouement était à la hauteur du projet.

A partir de ce moment, il était alors inconcevable pour l’équipe de s’arrêter là. Ils se sont rendu compte qu’ils tenaient quelque chose de nouveau et de nécessaire en Espagne : un lieu de culture en dehors des circuits traditionnels, hyper créatif et construit pour les gens.

L’équipe de Alcantud se donne alors le temps de construire un modèle durable et rentable qui permet de conserver l’état d’esprit initial de ce mois de 2009. Les espagnols évoquent cette parenthèse culturelle en pleine crise comme une révolution artistique et scénique. C’est 5 ans plus tard que leur premier micro-théâtre voit le jour dans cette même maison close qui était vouée à disparaître. Comme quoi elle continuera encore un moment à raconter des histoires. D’autres histoires.